PERSISTANCES PAÏENNES DANS L'ART MÉDIÉVAL: LE CAS DES SHEELA-NA-GIG

Roberto Del Monte

 

 

Un des aspects fondamentaux de l’identité du Moyen Âge occidental est la coexistence d’éléments culturels profondément différents les uns des autres. Aujourd’hui nous vivons dans une société souvent décrite comme globale et qui ne semble partager réellement avec nous que la monnaie: la culture médiévale pourrait avoir encore beaucoup à nous apprendre.

 

Le Moyen Âge, en tant qu’horizon mental, a récupéré, transformé, adapté de multiples influences, disloquées aussi bien dans l’espace que dans le temps, souvent de manière ambigüe. Et, dirait-on, cette ambigüité est elle-même une source de fascination. Le monde classique est d’une part repoussé, de l’autre préservé; les productions barbares sont écartée en tant qu’œuvres de populations païennes mais elles finissent par s’infiltrer dans le répertoire figuratif de l’Occident, où elles restent pendant des siècles. L’Orient devient un réservoir d’images monstrueuses, ainsi que d’épices et de modes.

Parmi ces influences, la persistance d’éléments païens joue un rôle indétournable pour déterminer l’identité culturelle médiévale. La fusion entre la hiérarchie ecclésiastique et l’aristocratie terrière gallo-romaine, c’est-à-dire entre les deux classes sociales privilégiées, s’affirme entre le IVe et le Ve siècle; de l’autre côté se trouve la masse populaire. Cependant l’économie des villae s’écroule, laissant la population rurale, les rustici, à elle-même. Cette transformation sociale et économique finit par revitaliser les traditions religieuses plus anciennes, en particulier les traditions celtiques, qui avaient précédé l’introduction de la religion d’état romaine d’abord, et l’évangélisation chrétienne ensuite. L’Église eut de grandes difficultés à éradiquer ces traditions païennes (le terme païen s’est diffusé à partir du IVe siècle indiquant de manière péjorative les pagi, c’est-à-dire les villages ruraux dans lesquels ces croyances s’étaient largement répandues): l’écroulement des structures administratives romaines eut comme conséquence un affaiblissement du contrôle du territoire, aggravé par la détérioration du réseau routier. Les fonctions politiques et culturelles se concentrèrent dans les rares villes survécues, à détriment de la zone suburbaine: les curés de campagne souvent ne connaissaient pas le latin, et donc répandaient le message des Évangiles de manière approximative, sans réellement opposer résistance à la prolifération des croyances ancestrales.

Bien des régions, comme la Frise, la Thuringe et surtout la Saxe, ne se plièrent à la doctrine chrétienne qu’au VIIIe siècle, par l’œuvre de Charlemagne ou de Saint Boniface: jusqu’alors les populations qui demeuraient dans ces régions de l’Europe Orientale vénéraient les arbres, les sources et les animaux.

Ce fut sans doute une résistance irréductible, puisqu’au IXe siècle l’archevêque Agobard de Lyon écrivait qu’elle « hodieque durat in rusticis », et puisqu’au XIe siècle le Decretum de Burcard de Worms punissait encore le recours aux formules magiques pour attirer son bien-aimé ou pour rendre quelqu’un impuissant, les prières adressée au soleil et à la lune, ou en général toute action considérée superstitieuse (au sens augustinien).

 

Pourtant, si d’une part l’Église considérait son devoir celui d’éliminer les croyances en désaccord avec les dogmes élaborés par la hiérarchie ecclésiastique, de l’autre les clercs étaient conscients de l’impossibilité d’éliminer rapidement et de manière définitive un culte ou des mœurs enracinés depuis des générations. La transition aurait été plus efficace si elle avait été progressive. Grégoire Magne recommande à l’archevêque Mellite de Canterbury de bénir les temples, après en avoir détruit les idoles, et de remplacer ces derniers avec des reliques: il ne demande donc pas de détruire totalement le cadre religieux des populations païennes, mais d’en garder au moins les formes. Grégoire de Tours raconte que l’évêque de Javols, voulant convertir les Gabales, accoutumés de vénérer le lac Elaire, construit une basilique en proximité du même lac, et le consacra à Saint Hilaire de Poitiers. Le lieu était le même, le nom quasiment identique: le passage d’une culture à l’autre fut moins violent et pour cela plus naturel.

figures humaines avec des masques d’animaux (Roman de Alexandre, Oxford, Bodleian bibliothèque, ms. 264, f. 181v).
figures humaines avec des masques d’animaux (Roman de Alexandre, Oxford, Bodleian bibliothèque, ms. 264, f. 181v).

Cette transformation progressive, recourant à des formules de compromis, dut ouvrir la voie à un processus d’osmose, pas tout à fait conscient, entre le langage figuratif païen et le langage chrétien. Étant donné que l’art médiéval accueille en lui de nombreux éléments classiques, barbares ou orientaux, on s’attendrait à une présence plus ou moins considérable d’éléments païens. Si l’art officiel semble repousser l’apport culturel du monde païen, ce dernier a quand-même réussi à se créer des espaces de vision légitimes dans les endroits moins exposés à la jouissance populaire. C’est, par exemple, le cas des codes miniaturés, qui conservent souvent de touchants morceaux folkloriques ruraux: dans un code de la bibliothèque Bodleian d’Oxford, le Roman de Alexandre, dans un bas de page on trouve un groupe de figures humaines avec des masques d’animaux (ms. 264, f. 181v, FIG. 1). Nous rappelons que les masques faisaient partie d’une tradition tant répandue que vitupérée. Déjà depuis l’époque de Césaire de Arles (VIe siècle), sont défendus par l’Église parce qu’ils prétendent de modifier la création divine et parce qu’ils confondent les hommes avec les bêtes.

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Commenti: 3
  • #1

    Martin (sabato, 07 gennaio 2017 09:52)

    Très intéressant. Une nouvelle lecture d'une image qui continue à faire parler

  • #2

    Marc83 (sabato, 07 gennaio 2017 10:26)

    E' possibile una traduzione?

  • #3

    NUME (sabato, 07 gennaio 2017 10:40)

    Assolutamente Marco, le giriamo il pdf sulla mail, a presto